It’s never too much

Julie Crenn

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Mais de quoi tous ces gens ont-ils peur ? Que la façade soigneusement dressée de la virilité gaie, gagnée de haute lutte à travers un effort individuel et collectif, s’effondre comme un jeu de cartes et laisse deviner l’Autre exécré, la pédale ou la folle ?

 David Halperin – L’art d’être gai (2014)

 Lorsqu’on regarde les œuvres de Richard Otparlic, l’excès de motifs, de matières, de couleurs, de corps, de textures, de lumières génère un sentiment double nourri de fascination et de répulsion. Conscient de cette esthétique luxuriante, l’artiste en joue : “pour moi, il n’y en a jamais assez. Je compose dans le plus. Je recherche l’harmonie dans le plus.”[1] Lui qui a grandi dans une maison familiale où les motifs floraux, les photographies et les posters de la culture pop ont envahi les murs de chaque pièce de vie, il ne souhaite en aucun cas se défaire de ce goût pour les accumulations résolument kitsch et exubérantes. Il fait de la prolifération et de l’extravagance le lieu d’un empowerment culturel et politique.

 Richard Otparlic représente des corps masculins – le sien, celui de son compagnon ou ceux d’icônes instagramables. Si son propre corps représente une ressource d’inspiration importante pour son imagerie, il y ajoute des modèles glanés sur les réseaux sociaux : des mannequins masculins posant pour vendre des sous-vêtements. Des corps hypersexualisés, photoshopés, idéalisés, que l’artiste s’approprie, s’emploie à dessiner, à peindre, à vectoriser et à imprimer. Il observe des corps génériques, numériquement modifiés à coups “d’interventions chirurgicales, de filtres, en clair, de tous les moyens possibles pour entrer dans une pseudo-normalité.” Alors, l’artiste queerise les silhouettes de ses “créatures”. Leurs fesses sont exagérément rondes, leurs torses trapèzes sont excessivement musclés. Les traits de leurs visages sont soulignés de maquillages éclatants. Leurs peaux sont dotées de couleurs venues de contes de fées : mauve clair, vert pâle, jaune, rose fuchsia, lavande ou saumon. Des couleurs douces, joyeuses et tendres auxquelles s’ajoutent des motifs textiles : des nuages, des slips, des fleurs, des cactus, des pois, des carreaux. Auxquelles s’ajoutent aussi des motifs brodés à la main, des perles cousues, des strass ou encore des cheveux naturels.

 L’artiste déploie une esthétique queer et camp où s’articulent des éléments issus de cultures populaires, d’autres de cultures pop, d’autres encore d’imageries gaies. Par là, il participe à la fabrication d’un espace de représentation pour des masculinités alternatives – des masculinités non virilistes, non toxiques et non violentes. S’ils s’inscrivent dans un jeu clairement séducteur, les créatures sont endormies, souriantes, bienveillantes, tendres. C’est d’ailleurs dans l’excès et la tendresse que réside la dimension hautement politique de l’œuvre de Richard Otparlic qui, en assumant les codes de la culture gaie, fabrique un espace de représentation pour celleux qui sont marginalisé.es, invisibilisé.es et silencié.es. Puisque ces corps ne correspondent pas aux normes formulées par cistème, alors l’artiste retourne et détourne les assignations de genres et les binarités étouffantes. Il redouble d’outrance, d’érotisme, de paillettes, d’arc-en-ciel, de fleurs, de botox et de muscles saillants. “On a beau déplorer la misogynie flagrante à l’œuvre dans la force dégradante de ces stéréotypes, ils n’en ont pas le moins le pouvoir avéré de nous humilier. [Tout gai qui renonce au rang que lui vaut le sexe privilégié et qui abandonne le style du genre désiré, tout gai qui s’abaisse au statut indigne et abject de l’efféminé, la pédale, la tarlouze, la gonzesse, la chochotte, la folle flamboyante, encourt le ridicule et le mépris du monde gai et du monde hétéro, et même, selon toute vraisemblance, le dédain de son propre amant.[2]” Ce ne sont ici ni des stéréotypes, ni des clichés, mais bien les ingrédients, parmi tant d’autres, d’une culture à laquelle l’artiste participe activement. Une culture dans laquelle il se reconnaît et s’affirme manifestement.


[1] Les citations de l’artiste sont extraites d’une conversation téléphonique qui s’est tenue le 25 février 2022.

[2] HALPERIN, David M. L’art d’être gai. Paris : EPEL, 2015, p.426-428.